Lundi 18 Décembre 2000 |
Rapport provisoire d'enquête
Rédigé par :
METL / IGSAM / BEAmer
COMMISSION PERMANENTE DENQUETES SUR LES EVENEMENTS DE MER
(CPEM)
PERTE TOTALE DU NAVIRE CHIMIQUIER
ITALIEN |
CIRCONSTANCES DU NAUFRAGELe 30 octobre 2000, en fin de nuit, le navire-citerne (de type chimiquier) IEVOLI SUN, alors quil faisait route de Fawley (Grande Bretagne) vers Berre, a été victime entre les Casquets et Ouessant, dun envahissement progressif des locaux et compartiments avant non affectés à la cargaison. Son assiette étant devenue fortement négative, son capitaine a demandé lassistance dun remorqueur puis lévacuation de son équipage, le navire devenant ingouvernable et susceptible de couler dun moment à lautre. Léquipage a été hélitreuillé par lAéronavale française et le navire a été pris en remorque, par larrière, par un navire dassistance français qui a fait route vers un port de refuge normand. Cette traversée na pu être menée à son terme et le navire a finalement coulé à environ 9,5MN dans le nord des Casquets, par 60 à 70 m de fond.
CONTEXTE
Exploitation
Le IEVOLI SUN était un navire-citerne susceptible de transporter des hydrocarbures ou des produits chimiques liquides. De type « parcel tanker », il était encore récent et adapté au transport de produits variés, y compris ceux considérés comme dangereux par les réglementations de lOMI. Il était exploité par un armateur européen dans le cadre dune flotte relativement importante (15 navires allant de 5 000 à 40 000 tPL) faisant partie elle-même dun consortium international regroupant les flottes similaires de deux autres armateurs européens. Les navires chimiquiers sont dailleurs la plupart du temps exploités dans le cadre de pools gérés commercialement soit par les propriétaires eux-mêmes soit dans le cadre de regroupements darmateurs en nombre relativement restreint. Il ny a généralement pas dincertitudes sur les conditions de propriété les concernant. Le consortium dans lequel le IEVOLI SUN était commercialement exploité, regroupait plusieurs dizaines de navires du même type, utilisés pour lessentiel dans des trafics internes à lUnion européenne dans le cadre de contrats d'affrètement passés avec les plus importantes firmes de lindustrie chimique européenne. Lensemble de ces navires satisfaisait aux critères de qualité exigeants mis en place par cette branche professionnelle.
La Commission a noté que ces navires étaient régulièrement visités par les inspecteurs PSC des ports touchés. Ces visites ont parfois relevé diverses déficiences sur quelques autres navires mais celles-ci étaient la plupart du temps mineures, ne concernaient pas les structures et ne remettaient pas en cause la navigabilité de ces navires (coefficients de ciblage de 21 et 26 pour deux navires, négligeables pour les autres).
Larmement propriétaire du IEVOLI SUN assurait directement la gestion nautique et technique de ses navires et était certifié ISM («International Safety Management Code»).
Le IEVOLI SUN était principalement exploité entre la Méditerranée et les ports de la Manche et de la mer du Nord avec :
· à la remontée, des cargaisons complètes de produits chimiques courants (soude caustique notamment)
· à la descente, des parties de cargaison regroupées pour le compte dun ou de plusieurs affréteurs.
La Commission a trouvé normales les conditions daffrètement, avec des taux de fret suffisamment rémunérateurs pour permettre lentretien du navire et le renouvellement de la flotte.
Il est à noter que ce navire était le plus ancien de la flotte de son armateur (moyenne dâge de huit ans) au demeurant engagé dans un processus important et continu de modernisation et de croissance de son matériel naval.
Le IEVOLI SUN était, comme tous les navires de cette flotte, assuré tant en ce qui concerne la coque (assurance corps) que la responsabilité civile (P&I «Protecting & Indemnity club») auprès de compagnies de premier rang.
La Commission a noté que dans la gestion des conséquences du sinistre, larmateur sétait immédiatement présenté en tant que tel.
Cargaison
Au moment des faits le navire était chargé de trois lots de produits chimiques, chargés dans trois terminaux nord européens différents (Moerdjik et Peirnis dans le port de Rotterdam puis Fawley en Angleterre) à destination de ports méditerranéens différents (Berre, Barcelone, Gênes) pour le compte de deux affréteurs, filiales de grands groupes pétroliers et opérateurs importants sur le marché de la pétrochimie :
· un lot de 3998t de styrène ;
· un lot de 1027t de méthyle éthyle cetone (MEK) ;
· un lot de 996t dalcool isopropylique (IPA).
Ces trois lots occupaient toutes les capacités commerciales disponibles. Il sagit de matières couramment transportées par voie de mer dans les conditions réglementaires concernant ce type de marchandises. Dans la série des affrètements passés et à venir du IEVOLI SUN, ce voyage sinsérait entre deux voyages complets de soude caustique depuis Lavera sur Immingham pour le compte dun grand groupe chimique français. La Commission a noté que dans la gestion des conséquences du sinistre, les affréteurs ont collaboré immédiatement et de la façon la plus large à laction des autorités maritimes françaises et ont réservé un bon accueil aux demandes de la Commission.
NAVIRE
Type & caractéristiques
Le IEVOLI SUN était un navire à double coque conforme au réglementations internationales en vigueur pour les navires de ce type (IMO 2). Ses principales caractéristiques étaient les suivantes :
· longueur hors tout : 115,65 m ;
·
largeur hors membres : 17,51 m ;·
tirant deau : 6,29 m (réduit à 6,16 m au franc-bord dhiver) ;·
creux : 8.01 m·
jauge brute : 4 189 TJB ;·
port en lourd : 7 333 tPL (réduit à 7 075 tPL en hiver Atlantique Nord) ;·
construction : SOCIETA ESERCIZIO CANTIERI à Viareggio n° de coque 768 - 1989.·
machine : Moteur de propulsion WARTSILA VASA 2 960 kW à 720 t / min) ;·
vitesse commerciale : 13,8 noeuds ;·
consommations :-
12,2 t /j de fioul lourd (380 cst),-
1 t /j de diesel oil au chargement,-
2 t /j de diesel oil au déchargement ;·
soutes :-
283 m3 pour le fioul lourd,-
90 m3 pour le diesel oil ;· capacités commerciales : 7130 m 3 , à 98% de produits chimiques pouvant être répartis dans 16 cuves et deux slops-tanks en acier inox) ;
·
ballastage : 3091 m 3 dans les peaks avant et arrière et les 8 ballasts en U aménagés entre les deux coques et les deux ballasts en L aménagés entre les deux coques sous les tranches de cargaison 8 et 9. Toutes ces capacités étaient protégées par un revêtement époxy et disposaient chacune dune ligne de pompage ) ;·
pompes de cargaison : 18 pompes immergées « FRAMO » assurant un débit de 150 m 3 / h chacune.Historique
Le navire a été construit en 1989 par la société SOCIETA ESERCIZIO CANTIERI de Viareggio, sous le contrôle de la société de classification RINA, et selon son règlement, en vue de la délivrance de sa première cote 100.A11. Sous pavillon italien dès sa mise en service, il na pas changé de pavillon, ni darmateur, ni de société de classification, mais seulement de nom, le 30 septembre 2000, où de GENNARO IEVOLI il est devenu IEVOLI SUN, pour des raisons propres à son armateur.
Visites de sécurité de lÉtat du pavillon
La Commission a demandé aux autorités italiennes de lui communiquer les documents afférents à ces visites .
Classification
Le navire était classé par le RINA, depuis sa construction en 1989.
Le navire avait la cote maximum :
- H H 100 A 1.1 Nav. IL ; Cst (oil chem) ESP
- @ @ IAQ 1 ; P. (automatisation).
Le dernier certificat datait du 06/12/99 et avait été endossé cinq fois en 2000, lors des visites occasionnelles de coque et/ou de machine.
Au total le RINA avait effectué une soixantaine de visites sur le navire, dont des visites annuelles, des visites intermédiaires et les visites spéciales de 1993/1994 et celle de janvier à juin 1999 , avec passage en cale sèche.
Lors de cette dernière visite un relevé déchantillonnage avait été effectué ainsi quune visite complète de la coque et des compartiments, dont les double-fonds, sans observation, ni demande de réparations.
La protection des ballasts était considérée comme « bonne » avec un risque de corrosion « moyen ».
CHRONOLOGIE
Les éléments chronologiques qui suivent ont été établis à partir du livre de bord, de la main courante des CROSS et des entretiens que la Commission a pu avoir avec les membres de léquipage, les armateurs et les affréteurs.
Les voyages précédents
* Le 15/10/00, le navire, en route de FOS vers Immingham, avec un chargement de soude caustique, passe Gibraltar, vent de bout force 7, machine sur attention.
*
Le 17/10/00 à 14H30, il double le cap Finisterre en Espagne (vitesse moyenne = 12 nuds).*
Le 18/10/00, à 22H30, il double Ouessant (Vitesse moyenne = 12.8 nuds).*
Le 19/10/00, à 10H00, il passe au large des Casquets (Vitesse moyenne 12.5 nuds).*
Le même jour il franchit le Pas-de-Calais à 23H00.*
Le 20/10/00, à 19H50, il est à quai à Immingham (Vitesse moyenne = 12.8 nuds).*
Le 21/10/00, il appareille en soirée pour Moerdjik.*
Le 22/10/00 à 23H48, le IEVOLI SUN arrive au terminal de chargement de SHELL à Moerdjik.* Le 23/10/00 à 06H30, le navire commence à charger 4 000 t de styrène pour le compte de SHELL.
*
Le 23/10/00 vers 11H00, une fuite de styrène provoque une pollution du plan deau. Les services de SHELL font placer des boudins tout autour du navire. La fuite provient dune tuyauterie de la chambre des pompes. Après réparation le chargement est repris.*
Les inspecteurs de SHELL attribuent cette fuite à un défaut de maintenance des vannes et à léquipage qui naurait pas correctement disposé les vannes du circuit.*
Le 23/10/00 à 11H00, le navire est inspecté par les représentants des affréteurs et par les autorités maritimes néerlandaises au titre du PSC.*
Le 24/10/00, à 01H30, le chargement du styrène est terminé.*
Le 24/10/00, à 03H00, le IEVOLI SUN est déhalé du terminal SHELL de Moerdjik au terminal SHELL de Peirnis pour charger lIPA pour le compte dEXXON.*
Le 24/10/00 à 18H00, le navire ayant terminé son chargement dIPA est déhalé à nouveau sur un quai dattente en vue deffectuer les réparations prescrites.*
Les 25 et 26/10/00, le navire sera visité six fois par les inspecteurs du groupe SHELL.*
Le 26/10/00, le navire est visité par un représentant du RINA pour sassurer de lexécution des prescriptions ayant trait à la classe et effectuer le complément daudit ISM. La cote est maintenue.*
En fin daprès midi, les autorités maritimes néerlandaises mettent fin à la rétention PSC du IEVOLI SUN. SHELL délivre au navire une acceptation pour décharger à son terminal de Berre.*
Le navire appareille pour Fawley à 20H00.* Le 27/10/00, le navire arrive au terminal EXXON de Fawley, à 22H00.
*
Durant lescale de Fawley, le commandant procède au contrôle de routine («ship shore safety check list») relatif aux dispositifs de chargement.Le dernier voyage
* Le IEVOLI SUN quitte Fawley le 28/10/00 à 12H30. Au départ, le tirant deau avant est de 5,30 m et le tirant deau arrière de 6,40 m. Le port en lourd est de 6 600 t (6 021 t pour la cargaison, 519 t pour les soutes et autres consommables), inférieur au port en lourd autorisé, pour un déplacement en charge de 8 900 t. Larrivée du navire à Berre est prévue pour le 3/11/00 en fin daprès-midi.
*
Le commandant ayant pris connaissance de la météo avant son départ na pas estimé quelle sopposait à son appareillage, ce qui est normal, la navigation du IEVOLI SUN nétant en aucune manière limitée.*
Le même jour, à 22H00, le navire étant en route au 254 pour aller chercher la route de la voie « descendante » du DST des Casquets, roule, tangue et embarque des paquets de mer, le vent et la mer étant de SW.force 8.*
Le 29/10/00 à 10H00, à la sortie du DST des Casquets, il met le cap au 232 pour aller chercher la voie descendante du DST dOuessant. La vitesse est de 5,3 nuds, le vent et la mer dW.SW. (250°) force 9/10. Le navire tangue, roule, embarque des paquets de mer et vibre.*
Vers 12H30, une alarme dentrée deau, dabord « intermittente » , se déclenche dans le compartiment du propulseur détrave.*
Le commandant décide un changement de cap à 180° pour inspecter lavant du navire.*
Il se rend alors ,avec le chef mécanicien, le pompiste et un matelot, sur le gaillard davant et y constate un envahissement du magasin se trouvant dans la teugue. Il pense que lentrée deau sest faite par les conduits aux chaînes, situés entre les guindeaux et les puits aux chaînes, en principe obturés par du ciment à prise rapide, lequel nest plus en place.*
Il observe des dégâts sur les circuits hydrauliques des guindeaux, qui ne peuvent être isolés, les vannes de sectionnement se trouvant dans le magasin envahi.*
Ne pouvant assécher ni par le dispositif éjecteur, celui-ci étant hors datteinte, ni par la pompe mobile dassèchement, et lassiette du navire étant toujours légèrement positive, le commandant estime que le navire peut reprendre sa route.*
Il prend contact avec le siège de son armement vers 15H30. Linspecteur technique de service est ainsi averti de lavarie, et aussi du fait que le bord estime que le navire est en mesure de naviguer.*
Le 30/10/00 vers 01H30, le bord constate, au vu des jauges du PC cargaison, que le peak avant et les ballasts n°2 et 3 sont complètement envahis et que le ballast n°4 commence à se remplir. Lassiette devient négative avec une gîte sur bâbord. Le tangage satténue. Lhélice étant toujours immergée, le commandant estime que le navire peut reprendre sa route au 232, à une vitesse réduite à 1,7 nud.*
Le chef mécanicien ne peut démarrer les pompes de déballastage / assèchement, par suite dune défaillance électrique...*
Au siège de larmement à Naples, la « personne désignée » au titre du code ISM, avertie, laisse le commandant apprécier la situation. Elle indique quelle va prendre contact avec le CROSS Corsen pour organiser un remorquage du navire.*
Vers 02H00, le commandant commence à préparer lévacuation du navire. Léquipage est rassemblé dans la timonerie.*
Le bord constate lenvahissement complet du ballast n°4 en 40 minutes puis celui du ballast n°5 entre 03H00 et 03H30* Le 30/10/00 à 04H08, le commandant du IEVOLI SUN appelle Ouessant Trafic / CROSS Corsen sur la fréquence de détresse 2182. Il lui donne sa position 49°26N/04°05W, sa route au 282, sa vitesse de 1 nud environ, et lui signale quil ne contrôle plus son navire.
*
Puis il précise que ses doubles fonds sont envahis et quil demande assistance.*
À 04H14, il lance un appel de détresse par VHF/ASN et précise, par INMARSAT C, quil demande lassistance dun remorqueur pour un remorquage par larrière.*
À 04H28, il dit au CROSS que la situation est stationnaire et quil le recontactera sil a besoin dun remorqueur ...*
À 05H23, il fait état de lenvahissement (environ 1 100 t) du peak avant ainsi que des ballasts n° 2, 3, 4 et 5, vides au départ de Fawley. Il attribue cette situation à une défaillance structurelle. Le navire a maintenant une assiette négative. Le commandant renouvelle sa demande à être remorqué par larrière.Le sauvetage de léquipage
* À 08H07, le plongeur dun hélicoptère de sauvetage Super Frelon de la Marine nationale dépêché sur zone par la Préfecture maritime de Brest après alerte du CROSS, est hélitreuillé sur le navire.
*
À 08H22, début du treuillage.*
À 09H05, tout léquipage (14 personnes) est évacué la météo sur zone, en effet, (vent 270 / 40 nuds / mer 6) faisait craindre de ne pouvoir revenir hélitreuiller les personnels qui auraient pu demeurer à bord .*
Cest dailleurs à 15H10 seulement quune équipe dévaluation envoyée par la Préfecture maritime pourra être hélitreuillée à bord du IEVOLI SUN.* À 16H47, alors que le IEVOLI SUN se trouve à la position 49°17,5N / 003°50W, et dérive au 100 à 2 nuds / 2,5 nuds une remorque est passée par lABEILLE FLANDRES. Le convoi fait route au cap Nord-Est en vue de rejoindre Cherbourg ou la Baie de Seine.
*
Le 30/10/00 à 19H05, alors que le convoi se trouve par 49°27,5N et 003°25,8W et quil fait route à 5 nuds cap au 050, la responsabilité de lopération passe de la Préfecture maritime de Brest à celle de Cherbourg.*
La situation météorologique est alors la suivante : vent Ouest-Sud-Ouest 30 noeuds avec des rafales à 45 nuds ; mer force 6/7, visibilité 7 MN ; houle dOuest avec des creux de 5 à 6 m.*
Le 31/10/00 à 03H00, le convoi rentre dans la voie montante du dispositif de séparation du trafic des Casquets à la vitesse de 2,5 nuds, cap au 75.*
À 07H00, le convoi se trouve à 26 MN dans le 284 du cap de la Hague. Il fait maintenant route à 3,6 nuds toujours au cap 075.Le naufrage
*
Le 31/10/00 à 08H00, le remorqueur constate que lavant du navire sest enfoncé de 1,50 m depuis la prise en remorque.*
À 08H45, le comportement du navire laisse présager un naufrage imminent.*
À 08H49, le navire chavire sur tribord et commence à sombrer par lavant.*
À 09H05, le navire est à la verticale, tableau arrière et safran seuls hors de leau. Lavant touche le fond. La remorque est cassée.*
À 09H28, le navire coule à la position 49°52,3N / 02°23.8W, soit à environ 9 MN dans le nord des Casquets, par 60 - 70 m de fond.
DETERMINATION & DISCUSSION DES FACTEURS
La méthode retenue pour cette détermination a été celle utilisée par le BEAmer pour lensemble de ses enquêtes.
Les facteurs en cause ont été classés dans les catégories suivantes :
·
contraintes naturelles ;·
défaillances matérielles ;·
autres facteurs.Dans chacune de ces catégories, la Commission a listé les facteurs possibles et tentera de les qualifier par rapport à leur caractère :
·
certain, probable ou hypothétique,·
déterminant ou aggravant,·
conjoncturel ou structurel,avec pour objectif décarter, après examen, les facteurs sans influence sur le cours des événements et de ne retenir que ceux qui pouvaient avoir pesé sur le déroulement des faits.
Les contraintes naturelles La météorologie.
Entre le 28/10, date de lappareillage du navire de Fawley et le 30, date de son évacuation, les services météorologiques ont diffusé une dizaine de bulletins météorologiques spéciaux (BMS) large pour lAtlantique et la Manche Ouest.
Les BMS sont diffusés automatiquement aux navires par télex (NAVTEX), toutes les quatre heures, en même temps que les bulletins météorologiques « ordinaires », plus détaillés.
Un navire transbordeur à passagers transitant dans la même zone au même moment, notait pour sa part :
·
29/10 vent W/SW de 8 à 10 mer forte à grosse.·
30/10 vent W/SW de 8 à 9 - mer forte.Les éléments portés au journal de bord du IEVOLI SUN sont concordants.
En bref, le IEVOLI SUN a subi le coup de vent annoncé, ce qui, a priori, navait rien danormal pour un tel navire, dont il est à nouveau rappelé ici que la navigation nétait en aucune manière limitée.
Les défaillances matérielles Causes probables du naufrage
Des renseignements obtenus et des observations effectuées (v. ci-dessous), il apparaît dores et déjà que trois éléments au moins ont contribué au naufrage du IEVOLI SUN :
·
lenvahissement des locaux de lavant ;· lenvahissement des ballasts ;
·
limpossibilité daffranchir les entrées deau.
- LES OBSERVATIONS FAITES SUR LEPAVE
Une première reconnaissance de lépave a été effectuée par la MarineNationale dès le 1er novembre 2000, en début de matinée .
Quant aux opérations dinspection et de surveillance de lépave, elles se sont déroulées à partir du 10 et se poursuivent encore.
Elles ont été conduites par le NORTHERN PRINCE au moyen dun robot piloté à partir de la surface (ROV) du type Explorer 3.
Les investigations ont été rendues difficiles par la présence dun courant très fort dans la zone du naufrage et les conditions météo défavorables, auxquels se sont ajoutés des problèmes techniques.
Par ailleurs, le ROV ne pouvait être utilisé au-delà de mer 4. De ce fait chacune des séquences dinspection na guère dépassé une heure. Elles ont dû être interrompues du 14 au 19 novembre dune part en raison des conditions météo, dautre part suite à la rupture de la laisse du ROV.
Au total 5 heures de vidéo sous-marine ont pu être enregistrées.
Le navire se trouve à la position 40°52,8N 002°23,5W par environ 70 mètres de profondeur. Il est couché sur bâbord, incliné à 110° environ et orienté au 240.
Les résultats de ces premières investigations ont été les suivantes :
·
seul le coté tribord est bien visible,·
le gaillard a subi dimportants dégâts : pavois arraché, mature écrasée.·
Le bulbe paraît sêtre abîmé sans doute au moment du choc sur le fond,·
toutefois on ne relève pas de traces de choc avec un objet flottant entre deux eaux,· les ancres bâbord et tribord sont à poste ainsi que la grille du propulseur à tribord,
· les guindeaux, chaînes et stoppeurs sont visibles,
· sur le guindeau tribord, le stoppeur de chaîne parait déverrouillé et le carter endommagé ;
· la porte daccès au magasin avant est fermée mais par contre le panneau de descente des aussières est complètement ouvert à 90°, il semble voilé et certains tire-bords paraissent endommagés ;
· les rambardes sont écrasées sur le pont ;
· deux fuites ont été repérées sur le bordé tribord au niveau des couples 46-47 lune assez importante vient dun trou duquel sort un élément métallique difficile à identifier, lautre moins importante a été détectée au-dessus de la première et provient sans doute de la cassure dune soudure ces fuites se situent au niveau de la citerne n°8 où lon constate à cet endroit un enfoncement important du bordé sur une large surface ;
· lexamen de la quille et de la partie visible du bordé bâbord reposant sur le fond na pas montré denfoncement ou de fuites,
· côté tribord, tous les dégagements dair des ballasts paraissent en place et en état. ;
· ceux de bâbord ne sont pas visibles ;
· la qualité de la vidéo ne permet pas de confirmer si celui du peak avant a été endommagé ; une photo aérienne prise le 31/10 au matin laisse penser quil était toujours en place ;
· les collecteurs de chargement et le tuyautages sur le pont sont tordus ;
· le château est très abîmé sur bâbord où lon note un écrasement du coin de la passerelle ;
· le côté bâbord de la cheminée semble reposer sur le fond où lon relève la présence de nombreux débris ;
· lhélice et le gouvernail ne paraissent pas avoir subi dimportants dommages.
Il ressort de ces inspections que le IEVOLI SUN après sêtre retourné au moment du naufrage, aurait traîné probablement sur 200 à 250m (trace dune souille) puis sest finalement couché du côté bâbord. Quant à lenfoncement au niveau de la citerne n°8 il pourrait avoir été provoqué par un phénomène dimplosion.
- LENVAHISSEMENT DES LOCAUX DE LAVANT
Lenvahissement du magasin avant
Le 29/10 vers 12H30, lalarme de montée deau dans le compartiment du propulseur détrave entraîne une inspection de lavant par le bord qui constate alors lenvahissement de ce magasin.
Cet envahissement a pu se produire :
·
soit par le remplissage des puits aux chaînes par les conduits dont le ciment détanchéité avait disparu (à noter le caractère peu usité dune telle méthode, sans doute liée à un défaut de conception), leau entrant ensuite dans le magasin par les étalingures ainsi que cela sest déjà produit sur des navires du même type.·
soit plus probablement, et notamment si les étalingures ont été étanchées, par le panneau situé sur lavant du roufle de descente au magasin. Ce panneau est ouvert daprès les vidéos de lépave qui montrent, par contre, que le roufle situé derrière lui et beaucoup plus haut est intact ,et que la porte étanche est restée fermée).Lenvahissement du compartiment du propulseur détrave
Le déclenchement de lalarme de montée deau dans ce compartiment ayant précédé de peu le constat de lenvahissement du magasin, on peut en déduire que, comme cest également arrivé sur dautres navires similaires, leau a progressivement envahi ce compartiment en passant par la porte qui le sépare de la descente dans ce compartiment.
- LENVAHISSEMENT DU PEAK AVANT ET DES BALLASTS
Le 30/10 vers 01H30, le bord perçoit que le navire a pris une assiette négative, quil sest alourdi, alors que le tangage jusque là important sest notablement atténué.
Le bord constate alors au téléjaugeage que le peak avant et les ballasts 2 et 3, qui étaient normalement vides, sont maintenant remplis.
Ainsi 790 t sajoutent aux quelque 150 t entrées dans le magasin et le local du propulseur détrave et portent en conséquence le tirant deau avant de 5,30 m (au départ de Fawley) à environ 7,70 m, soit pratiquement au niveau du pont de franc-bord.
Le bord observe alors le remplissage du ballast n°4 (434 t) en 40 minutes, puis celui du n°5 (326 t) entre 03H00 et 03H30.
Le « tirant deau » avant est alors de 8,90 m environ, cest à dire quil y a à peu près 1 m deau au-dessus du pont tant sur larrière du gaillard que sur le gaillard.
La question reste de savoir comment cet envahissement a pu se produire et se propager. La Commission ne dispose là que dhypothèses.
a) Par une voie deau consécutive à un choc avec un objet flottant.
Cette hypothèse est peu probable : léquipage na pas fait état dun tel choc qui, par ailleurs, naurait affecté quun seul compartiment, voire deux, nexpliquant pas lenvahissement progressif des autres sauf à prendre en compte lhypothèse suivante.
b) Par lenvahissement du peak avant à partir de celui du magasin ou du local du propulseur et des puits aux chaînes.
Ceci suppose une communication entre ces capacités par le point le plus faible qui pourrait être le fond du puisard du ou des puits aux chaînes, voire la cloison dabordage.
A partir de là, leau pourrait se propager dans les autres ballasts par les collecteurs de ballastage pour peu que les vannes situées sur la clarinette de distribution soient restées ouvertes avant larrêt de linstallation hydraulique de télécommande. Ces vannes étant actionnées par des vérins à double effet, ceux-ci demeurent en position lorsquil ny a plus de pression dans linstallation. Mais dans ce cas, les ballasts auraient logiquement du se remplir presque simultanément ;
c) Par lenvahissement des différents ballasts par leurs dégagements dair.
Ceci suppose que, dans un premier temps, le dégagement dair du peak avant soit arraché par un paquet de mer, ce qui, au vu des photographies aériennes ne parait pas évident.
Il faut ensuite que le navire ait une assiette suffisamment négative pour annuler leffet de la tonture du gaillard davant afin que leau y demeure, confinée par les pavois. Or ceci ne commence à se produire, théoriquement, que lorsque le peak avant est déjà rempli.
Par la suite, il faut quil en aille de même des dégagements dair des ballasts, ce qui nest pas non plus évident. Enfin, si lon prend le cas du ballast 5 rempli en 30 m, soit avec un débit de 750 m 3 / h, on saperçoit quon ne peut obtenir un tel débit quavec les dégagements dair cassés au ras du pont, ce qui nest pas le cas, du moins à tribord.
Par contre, après le remplissage du ballast n°4 et, mieux, du ballast n°5, les dégagements dair se trouvent sous leau du moins à lavant du pont de franc-bord (tirant deau avant = 8,86 m). Par ailleurs, cette hypothèse expliquerait lenvahissement progressif de lavant vers larrière .
d) Par un effondrement des cloisons séparant ces divers compartiments.
Un effondrement de la cloison dabordage est possible, encore que le peak avant soit a priori utilisé comme réservoir à eau douce pour le lavage des citernes.
Par contre, il nen va pas de même pour les cloisons entre les autres ballasts, ces cloisons nayant pas plus de 1,20m de largeur (en abord) ou de hauteur, (dans les fonds).
Par ailleurs, léquipage, quand il a vérifié la situation des ballasts à partir de 01H30 le 30/10 a constaté le remplissage du ballast 4, puis du ballast 5, et non un passage de leau du 4 dans le 5.
- LIMPOSSIBILITE DAFFRANCHIR LES ENTREES DEAU
a) Par le circuit de ballastage / déballastage.
Ayant constaté lenvahissement des ballasts le 30/10 à 01H30 le bord a tenté, mais en vain de remettre en service les centrales hydrauliques.
Sur le IEVOLI SUN comme sur les autres navires transporteurs de produits chimiques, les pompes de cargaison et de ballast, les apparaux de manuvre (guindeaux et cabestans ) ainsi que les équipements de manutention et le propulseur détrave sont entraînés par des moteurs hydrauliques.
Lhydraulique est utilisé à la fois comme moyen de transmission de puissance, de commande et de régulation.
Le système est construit à partir de deux centrales hydrauliques, chacune étant entraînée par un groupe électrogène au moyen dune prise de force. Il fonctionne en boucle fermée comprenant une ligne dalimentation HP à 230 bar et une ligne retour BP à 10 bar sur lesquelles sont branchées les différents moteurs hydrauliques.
La gestion et le contrôle sont assurés en marche normale par un automate qui en cas de défaillance est suppléé par un dispositif de secours en mode manuel.
Une sécurité supplémentaire est assurée par une boucle darrêt durgence. Laction de lun de ces arrêts entraîne un arrêt total de toute linstallation hydraulique quel que soit le mode de contrôle/commande : automatique ou manuel.
De lexamen des documents techniques et des rapports du commandant et du chef mécanicien, des informations recueillies auprès des services de larmement, il ressort que lune des causes possibles de non démarrage des centrales hydrauliques (sous réserve de vérifications ultérieures) pourrait être une défaillance dorigine électrique consécutive à lenvahissement du magasin avant.
Le circuit de commande des vannes de remplissage et de vidange des ballasts est quant à lui desservi par une centrale hydraulique spécifique. Les actionneurs de commande des vannes sont des vérins hydrauliques à double effet maintenant les vannes dans la position demandée.
b) Par léjecteur de secours Par léjecteur de secours
Ce moyen na pas été utilisé.
Il faut admettre :
·
que sa mise en oeuvre nétait pas facile car elle nécessitait de descendre dans la chambre des pompes, après avoir ouvert un lourd panneau situé sur lavant du château ;·
que le débit naurait pas permis détaler lentrée deau (650t/h dans le ballast 5 ).
- LE NAUFRAGE
Le navire, abandonné, sest mis à dériver en direction des îles Anglo-normandes.
Il a donc été nécessaire de le prendre en remorque, par larrière, comme le demandait le commandant, car il ny avait pas dautre solution.
Mais il a continué à se remplir deau et à senfoncer (plus 1,50 m dans la nuit du 30 au 31) jusquà perdre sa flottabilité et, partant, sa stabilité.
Aussi est-il parti à la gîte sur tribord puis il sest enfoncé par lavant qui est venu toucher le fond. Puis larrière (compartiment machine) sest également rempli et a coulé à son tour ; le navire sest retrouvé couché sur son flanc-bâbord.
Autres facteurs
Dautres facteurs pourront éventuellement être identifiés et des précisions être apportées à ce qui précède, après avoir entendu à nouveau léquipage en coopération avec les autorités italiennes chargées de lenquête .
Le rapport complet est téléchargeable (format PDF) sur le site du Ministère de l'équipement
Lundi 18 Décembre 2000 © Source ministère de l'équipement