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Mercredi 01 Novembre 2000

L'Europe de la mer

C´ÉTAIT un gros temps d´automne, des creux de six à huit mètres, comme on en connaît depuis longtemps dans la majesté de ces lieux, au large du cap de la Hague ; ce qu´on appelle là-bas une forte tempête de saison. Le parcours du navire était connu : ce passage-là, entre Cotentin et côtes britanniques, est un boulevard à cargos. Le chargement était réputé pour être dangereux, notamment le styrène, l´un des trois composants chimiques en soute. Bref, dans le naufrage du chimiquier italien Ievoli-Sun, au large de l´île anglo-normande d´Aurigny, l´élément de surprise n´existe pas. Impossible de mettre en cause « la faute à pas de chance », d´évoquer le mauvais temps ou le risque inhérent au transport maritime.

Sans compter qu´il y avait encore, dans toutes les mémoires, l´avertissement Erika, le drame de l´Erika, qui, nous avait-on assuré, avait, depuis, mobilisé l´Etat et l´Union européenne pour que pareils crimes ne se reproduisent plus. Plus jamais cela. Plus jamais un bâtiment en plutôt mauvais état, transportant des matières dangereuses pour l´homme, la nature, l´environnement, certifié dans des conditions plutôt douteuses, disons à moindres frais, et cabotant au large des côtes de l´Europe et, en l´espèce, de celles de la France. Et bien si. La même société de classification italienne, la Rina (Registro italiano navale), qui, de manière irresponsable, avait donné son certificat de navigation à l´épave flottante qu´était l´Erika l´a accordé au Ievoli-Sun, navire plus récent et mieux équipé, mais dont nombre de témoignages disent que l´état de son entretien était affligeant, inacceptable, dangereux.

Alors pourquoi, comment ? La réponse n´est pas simple, mais tiendrait en une phrase : trop peu d´Europe et, surtout, trop lentement. Par définition, la sécurité du trafic maritime au large de nos côtes est une affaire européenne : l´efficacité est à ce seul niveau. Au lendemain de l´Erika, les deux pays qui ont présidé l´Union, le Portugal puis la France, ont mis la pression pour que soit adopté un triple renforcement de la réglementation : plus de contrôle sur les bâtiments dans les ports ; plus de contrôle sur les sociétés de classification ; enfin, plus de moyens financiers. Dans ces trois domaines, les Etats-Unis donnent l´exemple, qui ont su assurer la protection de leurs côtes avec des règlements drastiques.

Seulement, c´est l´Europe : il faut traiter le dossier à quinze, même si la décision relève de celles qui se prennent à la majorité ; il n´y a pas de procédure d´urgence prévue pour l´adoption d´une directive ; bref, il n´y a pas assez de délégation de souveraineté pour aller vite quand il le faut. On imagine la situation à vingt et un membres ! Il y a, dans le transport maritime, un besoin urgent et criant d´Etat, d´une réglementation publique impitoyable qui ne peut être satisfait qu´au niveau de l´Europe. Quand le styrène menace de ravager une région, on n´a plus envie de tolérer ces débats théologiques et absurdes sur le dosage de fédéralisme acceptable dans les institutions de l´Union. On a envie d´agir, vite.

Mercredi 01 Novembre 2000 © Source Le Monde

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